3 questions à Alain-Michel Ceretti, président d’honneur et fondateur du Lien.

3 questions à Alain-Michel Ceretti, président d’honneur et fondateur du Lien.

Comment évaluez-vous l’évolution de la sécurité des patients ces dernières années ?
Elle est assez paradoxale : d’un côté, depuis 15 ans, les programmes de lutte contre les infections nosocomiales ont porté leurs fruits, ainsi que le travail de l’OMS avec le programme de sécurité des patients décliné dans chaque pays. Il y a eu une véritable prise de conscience des pouvoirs publics. L’année dernière, la ministre de la Santé a lancé un programme consacré à la sécurité des patients. D’un autre côté, il s’agit pour beaucoup d’effet d’annonce. Sur le terrain, nous sommes plus mitigés, même si notre ressenti est plutôt positif par rapport à l’hospitalisation privée, qui bouge sur des sujets comme l’accueil des patients, la médiation et la démocratie sanitaire. Prenons les infections nosocomiales : la dernière enquête nationale de prévalence des infections nosocomiales montre entre 2012 et 2006, date de l’enquête précédente, une stabilité des patients infectés en court séjour, une baisse significative des patient infectés à SARM mais en même temps une hausse importante (de près de 40 %) des patients infectés à entérobactéries C3GR. La question de la résistance aux antibiotiques est donc centrale, avec des pouvoirs publics qui n’en ont pas encore pris toute la mesure.

 

Avez-vous l’impression de manquer d’indicateurs ?
Concernant les chiffres des accidents médicaux en général, les deux études ENEIS (Enquête sur les évènements indésirables liés au soin) de 2004 et 2010 se basent sur un échantillonnage si faible (374 accidents graves observés), qu’il est difficile de les prendre vraiment en compte. Leurs conclusions sont d’ailleurs un aveu d’impuissance. Le faible échantillonnage d’accidents ne permet pas d’être précis puisque l’étude conclut : « on peut estimer que le nombre d’EIG survenus pendant une hospitalisation se situe dans une fourchette allant de 275 000 à 395 000 par an ». Il faut être sérieux : une vraie politique de prévention suppose d’avoir mesuré précisément le phénomène que l’on compte enrailler. On ne peut combattre efficacement ce qu’on se refuse de mesurer précisément.
Nous avons besoin de travailler avec une cartographie précise des accidents médicaux. Nous sommes censés développer des mesures efficaces sans thermomètre, et pour pousser la métaphore plus loin, le seul thermomètre dont nous disposons est utilisé moins de dix secondes par les malades, et nous essayons de construire quelque chose à partir de ce résultat. Nous pensons, au Lien, qu’il y a une vraie volonté de noyer le poisson, car les vrais chiffres de l’insécurité des patients dérangent. Une étude américaine récente sur la mortalité des accidents médicaux, transposée en France donnerait 30 000 décès annuels en France.

 

Quelles améliorations pourriez-vous imaginer ?
Nous réclamons des études exhaustives par service, et non uniquement par établissement, qui permettent de développer une politique avec des objectifs chiffrés. Aujourd’hui, les tableaux des infections nosocomiales, après une arrivée fracassante, sont quasiment tombés dans l’oubli, parce que les résultats sont classés par établissement et non par service. Ensuite, nous voulons des indicateurs au plus près du lit du malade qui donnent du sens aux usagers et aux professionnels de santé, là encore, développés par service. C’est ainsi que l’on pourra impliquer les chefs de service, qui sont les vrais moteurs du changement. Ce sont eux qui ont les clés de l’impulsion humaine de la qualité, nous l’avons constaté lors de notre campagne sur les solutions hydro-alcooliques. Nous souhaitons en particulier pouvoir travailler sur la base de trois indicateurs de résultats : le taux de mortalité par service et donc par type de chirurgie, pondéré en fonction du score de risque des patients, le taux d’infections nosocomiales par service, et enfin, toujours par service, un indicateur de ré-hospitalisation et de reprise.
Les campagnes telles que la semaine de la sécurité des patients ne nuisent pas à notre cause, mais elles sont relativement étrangères aux patients et aux soignants médecins, qui sont les vraies locomotives. Méfions-nous du préjugé qui veut que la sécurité des patients soit avant tout une affaire de « ménage » et d’hygiène. Il faut utiliser à bon escient l’orgueil du corps médical. Les médecins ont à la fois beaucoup de talent, et beaucoup d’orgueil. Ce n’est heureusement pas l’argent qui est leur principal moteur, mais leur réputation et le service médical qu’ils rendent à leurs patients. Il faut donc rapidement déployer des indicateurs par service véritable outil moderne de management hospitalier par la qualité et la performance.

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