Dr Jean Canarelli, Vice-président de la FHP Sud-Est, Président du Conseil départemental de l’Ordre des médecins de Corse du Sud

Existe-t-il des spécificités pour les cliniques en Corse ? 

La Corse, c’est une île, c’est une montagne, et c’est une faible démographie. Avec de telles contraintes, la situation des cliniques n’est donc pas aisée. Nous sommes de très loin la plus petite région de France (320 000 habitants), ce qui entraîne pour chaque établissement une limitation de son activité. Nous sommes donc très en dessous des seuils de rentabilité habituels pour les matériels et les moyens. La forte saisonnalité nous pose aussi des problèmes, car sur un secteur donné la population peut passer brutalement, en 1 ou 2 mois, de 10 à 20 000 habitants à 200 ou 300 000.

La géographie de l’île, qui est séparée en deux par une chaîne montagneuse, est un obstacle supplémentaire. Les connections entre la Haute-Corse et la Corse du Sud sont difficiles, et il peut même être plus simple d’aller d’Ajaccio à Marseille ou de Bastia à Nice que d’Ajaccio à Bastia. Très peu de synergies entre les établissements sont donc possibles, et le taux de fuite vers le continent est conséquent.

Au final, nous avons une problématique générale d’organisation, et d’inadéquation entre nos moyens et les attentes des patients. Cela se traduit par un surcoût, non compensé, quand nous sous-utilisons nos moyens techniques et quand nous investissons pour répondre ponctuellement à un problème aigu alors que le reste de l’année nous n’en aurons pas besoin.

Dans ce contexte, nous ne pouvons plus nous adapter – par une amélioration de l’efficience – aux baisses tarifaires récurrentes que nous connaissons depuis plusieurs années. Nous ne pouvons pas augmenter l’activité puisque notre population est fermée, et nous ne pouvons pas nous regrouper entre établissements du fait de notre géographie.

Et pourtant, aujourd’hui encore nous arrivons à offrir des soins de qualité que mérite notre population insulaire. Mais pour combien de temps encore si nous ne sommes pas accompagnés ?

Face à ce constat, quelles sont les perspectives ? 

Nous avons heureusement obtenu récemment une revalorisation du coefficient géographique de 3 %, dans le cadre de la T2A. Mais elle reste en deçà de nos besoins, et ce coefficient joue essentiellement pour le secteur MCO : les autres activités ne sont pas concernées, ou à la marge.

Le « statut d’île-montagne » qui a été reconnu fin 2016 pour l’ensemble de la Corse, n’est pas spécifique au domaine de la santé. Il peut nous aider en théorie à adapter l’offre de soins aux besoins du territoire. Par ailleurs, la Stratégie nationale de santé (SNS) 2018 a créé un « volet Corse », qui prend acte du seuil de pauvreté important, de la faible population et de son fort vieillissement, ainsi que des contraintes liées aux particularités géographiques. Ce sont des éléments sur lesquels nous pourrons nous appuyer pour l’écriture du projet régional de santé et ses déclinaisons. Il est ainsi prévu par la SNS d’autoriser les expérimentations dans les territoires, notamment ruraux, de moderniser les établissements pour accroître leur efficience, de préserver une offre de premier recours, et de prendre en compte la saisonnalité. Autre point important, il est prévu de compenser l’inaccessibilité par des moyens dédiés à l’innovation et à la télémédecine. Ce sont des pistes sur lesquelles il faudra travailler, mais il n’y a ni solution unique, ni solution miracle.

Ces contraintes créent-elles des liens particuliers avec le secteur public ?

Si nous voulons maintenir l’offre et la qualité de soins, tous les secteurs sont concernés. Nous n’avons pas de structuration institutionnelle avec le secteur public, mais nous avons des enjeux partagés, comme la e-santé, la revalorisation du coefficient géographique, la neutralisation des baisses annuelles, ou encore les statuts fiscaux. Ces derniers sont périodiquement proposés à la Corse, mais la santé en est jusqu’à ce jour exclue.

Nous devons aussi prévoir tout un plan de formation des soignants, car nous avons des difficultés de recrutement pour certaines qualifications, médicales ou paramédicales, en raison des faibles cohortes. Pour les Ibode par exemple, il y a un vrai travail à faire pour développer la formation locale. Les obligations règlementaires d’ici 2020 nous y obligent, secteurs public et privé, car nous recrutons beaucoup sur le continent.

La Polyclinique du Sud de la Corse, à Porto-Vecchio a un rôle fort de participation au service public. C’est le seul établissement de l’extrême sud qui propose un service d’urgences et une maternité. Il y a un hôpital local à Bonifacio, avec une antenne Smur, mais sans maternité ni urgences. Cette clinique cumule tous les handicaps : effectif réduit, forte saisonnalité, contraintes insulaires. Il faut que – là comme partout ailleurs sur notre territoire – nos handicaps soient reconnus et pris en compte si nous voulons conserver un tissu sanitaire de qualité en Corse. Ce sont des enjeux majeurs qui doivent être pris en compte dans le PRS2 auquel nous participons activement.

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