Atelier Naissance – 19 Octobre 2021 –
Pr Damien SUBTIL

Pr Damien SUBTIL

Chef du pôle femme, mère et nouveau-né à la maternité Jeanne de Flandre du CHU à Lille et président d’IHAB France

D’abord des valeurs

Le Pr Subtil pose d’emblée la notion de valeurs : « si l’on veut qu’une maternité réussisse et rende service, il faut se soucier d’abord des valeurs ». Dans les grandes maternités comme les petites, les soignants aspirent à disposer de temps et à produire un travail de qualité, ils recherchent du sens à leur travail et de la reconnaissance.

Konrad Lorenz en 1935 a déjà montré que l’animal garde une mémoire vive de sa naissance. Les paroles les plus insignifiantes prononcées à la naissance sont retenues toute la vie. La naissance doit être réussie sur le plan de sa qualité physique, souligne le Pr Subtil, mais il faut travailler aussi sur l’empreinte émotionnelle positive qu’elle doit laisser.

La théorie de l’attachement développée par Bowlby et ses collaborateurs est « la plus grande découverte de la psychiatrie moderne depuis Freud ». Les expériences de Harlow en 1958, et d’autres ensuite, ont démontré que la sécurité affective est aussi importante que les fonctions vitales. Chaque être a besoin d’être rassuré sur le plan affectif pour pouvoir développer toutes ses capacités cognitives. « Nos maternités doivent être des lieux de sécurité physique, avec des anesthésistes, des gynécologues-obstétriciens, des sages-femmes, une organisation… mais nous avons un nouveau défi qui est la sécurité affective. Cela passe notamment par le peau-à-peau. Aujourd’hui, on laisse l’enfant en peau-à-peau pendant 2h, on essaie de ne pas le toucher, de ne pas le déranger parce que plus le peau-à-peau est de qualité et meilleur sera l’attachement entre la mère, le père et l’enfant. Nous vivons toute séparation mère-enfant comme une urgence à les rapprocher pour que cet attachement soit de qualité. » Cette sécurité affective de la mère est possible dans un environnement du « prendre soin » de l’équipe des soignants, en complément du soin lui-même.

La place du père est essentielle

Ils arpentaient autrefois les couloirs et n’avaient pas de place auprès de leur conjointe. Durant le Covid, les femmes ont souffert de l’absence du père et la relation père-mère-enfant a été contrariée. « Les conjoints, les coparents se lient par l’attachement à la naissance sur lequel se construit la parentalité. S’inscrire à la maternité, c’est bien sûr pour accoucher, mais c’est aussi pour devenir parents. » Le Pr Subtil reconnaît que la résistance au changement des équipes est forte et qu’il faut du temps pour convaincre les soignants et les praticiens, par exemple les anesthésistes d’autoriser la présence du conjoint lors d’une césarienne. Il plaide également pour une préparation à la phase du post-partum, « l’une des plus difficiles de la vie ». Une partie du bagage doit s’acquérir en anténatal et une autre en postnatal, qu’un lien ville hôpital insuffisant ne permet pas encore. « Trop de patientes n’ont pas assez d’aide ou de conseils, ou reçoivent des conseils dissonants. »

Hôpital ami des bébés

Le CHU Jeanne de Flandre est devenu « hôpital ami des bébés » en 2015 et a été labellisé à nouveau en 2019. « Ce label nous a beaucoup aidés dans le développement du peau-à-peau, de l’allaitement, ou encore sur les méthodes de transfert des bébés sur le conjoint et leur présence aux césariennes, ou encore sur l’accès au bandeau de portage. » Le Pr Subtil plaide pour que les maternités deviennent des lieux d’apprentissage de la parentalité. « Nous avons dit à nos collègues : vous avez aimé préparer les femmes à la naissance, vous avez aimé les accoucher en sécurité, vous avez aimé participer à la démarche IHAB, vous allez adorer préparer les parents à la parentalité. C’est notre programme pour les 10, 15 ans qui viennent. »

Le lean management

Le fonctionnement pyramidal est essentiel à la bonne tenue d’une maternité, souligne le Pr Subtil. Il recommande toutefois une démarche participative afin que les équipes se sentent parties prenantes de l’organisation des services, arguant « qu’aucun de nous ne sait ce que nous savons tous ensemble ». Le lean management est une manière de résoudre des problèmes complexes tous ensemble. Déjà, « résoudre un problème à 60 %, c’est déjà avancer beaucoup », explique-t-il. « Tous les managers savent, que si on a résolu d’abord la moitié du problème, on a déjà avancé, on a fait un pas et on en fera un supplémentaire un autre jour. » Ensuite, « il faut se dire que les possibilités d’amélioration sont infinies. C’est un tas de petites choses qui vous améliorent la vie et qu’on a accepté de construire ensemble. Je reconnais que cela nécessite une certaine atmosphère entre nous. Au début, les médecins sont frileux puis, dès qu’ils observent les premiers succès, ils ont envie. Ça marche, et je pourrais multiplier les exemples à l’infini. »

Les équipes de Jeanne de Flandre bénéficient de formation et sont allées en voyage d’étude à Liège et en Suède où les maternités moyennes réalisent 5 000 accouchements. Presque tous les soins sont faits en ville et les mamans ne viennent à la maternité que pour accéder au plateau technique. Elles restent 6h en salle d’accouchement, puis vont dormir en hôtel hospitalier à la porte de l’établissement, avant de rentrer à domicile. Les patientes éloignées à plus d’une heure de la maternité viennent en anticipation vers 36, 37 semaines attendre l’accouchement avec leur mari. « Les salles d’accouchement sont médicalisées mais les appareils sont cachés derrière des rideaux. On y accouche comme à la maison, et dès qu’une complication se présente, on tire le rideau et on a accès au matériel d’anesthésie ou aux forceps. Ce sont des modèles vers lesquels nous voulons tendre, en sachant qu’ils ont les meilleurs résultats périnataux en termes de mortalité et de morbidité. »