Interview Frédéric de Bels – Fil rose 12 octobre 2021

Frédéric DE BELS
Responsable du département prévention à l’Institut national du cancer (INCa)

Après deux années difficiles, où en sommes-nous en matière de prévention et de dépistage ?

La participation aux campagnes de dépistage du cancer du sein est en baisse. Elle est passée de 48,5 % en 2019 à 42,8 % en 2020. Cette baisse, liée principalement au premier confinement de la crise Covid, fait que pour le mois d’octobre 2021 nous devons relever un double challenge : poursuivre l’information et la sensibilisation des femmes au dépistage du cancer du sein et « rattraper » les personnes qui n’auraient pas été dépistées.

L’INCa lance officiellement sa campagne de sensibilisation le 10 octobre et nous mettons l’accent sur la prévention et le dépistage de ce cancer : 2 leviers complémentaires pour lutter contre ce cancer.

Pourquoi mettre autant l’accent sur ce duo dépistage et prévention ?

Il s’agit de rappeler les bénéfices du dépistage mais, par la prévention, il est aussi possible d’agir sur l’exposition aux facteurs de risques évitables du cancer du sein. Et près de 20 000 d’entre eux sont liés, chaque année à des comportements et des habitudes de vie sur lesquels nous pouvons agir ; diminuer sa consommation d’alcool, limiter le surpoids en adoptant une alimentation variée et équilibrée, arrêter de fumer ou encore pratiquer une activité physique. Modifier son comportement est bénéfique à long terme pour limiter le risque de cancer du sein. En particulier, 15 % des cancers du sein sont liés à l’alcool, soit près de 9 000 cancers d’où la nécessité de respecter les repères en termes de consommation : maximum 2 verres par jour et pas tous les jours.

En matière de dépistage, nous observons les données suivantes. Pour tout cancer détecté après dépistage, les traitements et les séquelles sont moins lourds.

Les résultats d’une étude montrent que les femmes ayant eu recours au dépistage organisé ont reçu des traitements moins immédiatement agressifs et moins porteurs de séquelles que celles ayant eu recours à une mammographie réalisée dans le cadre d’un dépistage individuel ou d’un diagnostic clinique. Ainsi, nous observons plus de chirurgies conservatrices (82 % pour les femmes dont le cancer a été détecté lors d’un dépistage individuel ou d’un diagnostic clinique) et moins de chimiothérapie (34 % dans le cadre du dépistage organisé vs 53 % dans le dépistage individuel/diagnostic clinique).

Le dépistage et la prévention ont un réel impact sur le nombre de cancers et la mortalité par cancer, mais aussi sur la qualité de vie et les séquelles après traitement.

Il reste cependant vrai que le dépistage systématique a ses limites notamment le surdiagnostic, les cancers radio-induits qui peuvent survenir de nombreuses années après l’irradiation reçue lors du traitement d’un premier cancer, et les cancers de l’intervalle. Ces derniers se déclenchent entre deux mammographies et seraient survenus de toute façon. Malgré ces limites, il est important de porter à la connaissance des femmes, que la balance bénéfice/risque reste en faveur du dépistage et c’est pour cette raison que les autorités sanitaires, comme de très nombreux pays européens, le recommande.

Quelles sont les perspectives, innovations et évolutions en matière de dépistage du cancer du sein ?

La tomosynthèse mammaire qui permet d’explorer les images en 3 dimensions et d’avoir une meilleure vision de la lésion pourrait faciliter le diagnostic. Les études démontrent qu’il y a un gain en termes de détection des cancers mais celles-ci ont été réalisées à l’étranger et nous ne savons pas quel en serait l’impact en France dans la mesure où nous avons des taux de détection déjà plus élevés avec les appareils de mammographie utilisés actuellement. Les bénéfices de l’utilisation de la tomosynthèse sont actuellement en cours d’étude par la Haute autorité de santé.

Des expérimentations ont été menées en faveur de la dématérialisation des clichés. Le numérique pourrait permettre de se passer des clichés argentiques et donc fluidifier et simplifier les échanges de données. Ces études sont actuellement en cours d’évaluation.

Une étude internationale menée par la France et à laquelle participeront plus de 80 000 femmes est en cours pour voir s’il est possible de proposer un ajustement du dépistage en fonction du niveau de risque. Par exemple, chez les personnes à moindre risque que la moyenne, une mammographie tous les 3 ou 4 ans seulement pourrait être envisagée. À contrario, pour les personnes à surrisque, proposer un dépistage tous les ans pourrait être proposé. Cette étude devrait fournir des résultats dans quelques années.

L’intelligence artificielle est aussi une piste de réflexion notamment pour apporter une aide à la décision lors de la première lecture et le cas échéant « remplacer » la seconde lecture, le résultat étant ainsi rendu immédiatement. Les études ne devraient cependant pas aboutir avant 4 ou 5 ans.

Pour 2021, notre message reste : informez-vous sur le dépistage des cancers, limiter votre exposition aux facteurs de risques évitables de cancer et à plus long terme, la recherche se poursuit pour continuer à améliorer les connaissances sur le dépistage des cancers.