Interview Pr Claude Linassier – Fil rose n°10 du 31 octobre 2023

Pr Claude LINASSIER, directeur du pôle prévention, organisation et parcours de soins de l’Institut national du cancer (INCa)

Comment se situe la France par rapport à ses voisins européens en termes de dépistage des cancers ?

 

On constate une grande hétérogénéité en Europe en matière d’organisation des campagnes de dépistage des cancers. En Espagne par exemple, le dépistage est du ressort des régions. D’autres pays préconisent un dépistage des cancers du sein à partir de 40 ans, alors qu’en France c’est 50 ans.

L’Europe s’est dotée de moyens de lutte contre le cancer et la France participe à leur structuration et à leur diffusion. Le plan cancer européen (European Beating Cancer Plan) offre un benchmarking intéressant – nous sommes en avance en France sur bon nombre d’actions –, et permet d’avoir une approche commune, ce qui incite les pays en retard à évoluer.

D’autre part, l’acceptation du dépistage par la population est également une question culturelle. Au Danemark, en Finlande et aux Pays-Bas, le taux de participation au dépistage organisé est d’environ 80 %. Dans ces pays, la culture de la prévention est ancrée dès le plus jeune âge. Le Royaume-Uni, l’Irlande et la Slovénie affichent des taux d’environ 70 %. La France se situe en milieu de peloton, avec un taux d’environ 50 %, tout comme l’Allemagne. Il n’y a pas d’interprétation rationnelle de ces taux, si ce n’est culturelle. En France, il y a une tendance à la remise en cause systématique des messages véhiculés. 

Comment fait-on pour embarquer le plus grand nombre et avoir un discours positif sur un sujet aussi grave que le cancer ?

L’une des missions de l’Institut national du cancer est de réussir à convaincre les femmes de se faire dépister notamment par le biais de nos campagnes d’information sur le dépistage. Notre slogan actuel – « À partir de 50 ans, faites-vous dépister tous les 2 ans : vous vous en remercierez » insiste sur l’importance de se prendre en charge, à titre individuel, pour sa propre santé. L’objectif est de responsabiliser et sensibiliser les femmes sur les bénéfices du dépistage.

En outre, la justification du dépistage se base sur des données scientifiques. Détecté précocement, un cancer du sein guérit mieux, avec des traitements moins lourds et moins de séquelles. Ainsi, 5 ans après le diagnostic à un stade précoce, 99 femmes sur 100 sont encore en vie. Elles ne sont que 26 femmes sur 100 lorsque le cancer est diagnostiqué à un stade avancé. Être acteur de sa santé et ne pas avoir peur du cancer sont les messages qu’il faut faire passer, démystifier par un discours clair et positif.

Comment intégrer les professionnels de santé dans les campagnes de dépistage organisé ?

Il y a plusieurs niveaux d’information en direction des professionnels de santé et du grand public, mais toute notre communication s’appuie sur les travaux de notre Institut, qui participe à l’élaboration des référentiels pour le dépistage.  Parmi les documents réalisés, il y a un livret d’information qui est à la fois scientifique et argumenté sur les bénéfices du dépistage organisé à destination des femmes, que les professionnels de santé peuvent mettre à disposition, notamment dans leurs cabinets. L’Institut national du cancer les informe sur la meilleure manière de communiquer en direction du grand public et des affiches sont disponibles pour essayer de convaincre de manière simple.

L’Institut participe aussi à l’information grand public en leur communiquant notamment les bons gestes à adopter pour limiter son cancer du sein (ne pas fumer, limiter sa consommation d’alcool, avoir une alimentation équilibrée et variée…), les bonnes pratiques à mettre place comme par exemple se faire examiner tous les ans par un professionnel de santé, et ce dès 25 ans, pour une observation et palpation des seins, ou encore consulter en cas de signes d’alerte. Pour ce faire, un certain nombre de documents sonores sont diffusés sur les radios, en métropole et dans les DROM. Les chaînes TV sont sollicitées également pour faire passer le message via un spot TV réalisé pour l’occasion.

Sur quoi travaillez-vous actuellement à l’Institut national du cancer ?

En continu, nous réalisons un suivi annuel des dépistages. C’est notre travail avec des centres régionaux de dépistage des cancers.

Les travaux de l’Institut contribuent également à faire évoluer la qualité et les moyens technologiques de détection des tumeurs. Nous avions demandé à la Haute Autorité de Santé (HAS) d’étudier l’intérêt de la mammographie par tomosynthèse (3D) dans le dépistage organisé du cancer du sein. Elle vient de rendre un avis favorable à son intégration dans le dépistage organisé du cancer du sein, associée à la reconstruction d’une image 2D synthétique classique. C’est une grande avancée.

Au niveau européen, nous participons au programme international MyPeBS, qui étudie une nouvelle stratégie de dépistage personnalisé du cancer du sein. Nous allons travailler sur les critères personnels d’identification du risque des personnes : l’objectif est de savoir si le dépistage standard réalisé tous les deux ans est suffisant, s’il faut l’intensifier pour les personnes dont le risque est accru, ou encore espacer les contrôles chez les femmes à bas risque. L’étude clinique va inclure 85 000 femmes âgées de 40 à 70 ans, réparties dans 6 pays (Belgique, Espagne, France, Israël, Italie et Royaume-Uni). Plus de 53 000 femmes sont déjà incluses dans l’étude.